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Les Innomables, l'emmerdeuse new look
L'emmerdeuse.
Incontournable
L'appartement
de Val. Pour bien comprendre l'emmerdeuse (et vice versa)
Je suis sage de
Glory. Mojitos ?
Soex. Journal d'une
gougnotte
Catherine. D'une voix à l'autre...
J'avais eu Véro au bout du fil et le seul mot qu'elle parvint à me souffler dans un râle fut "viens". Je me suis
précipitée à la gare.
Lorsque je suis arrivée, je crois qu'il faisait nuit, je ne savais plus comment aller à l'hopital. Celà faisait des années que je n'avais pas mis les pieds dans cette ville et mon affolement
concourait à l'urgence d'arriver le plus vite possible. J'ai pris un bus dans un brouillard total, reconnaissant à peine les avenues, la grande poste centrale, l'hopital pour enfants où j'avais
été si longtemps étant môme. Je ne pensais qu'à elle, ma danseuse, et je savais que j'allais lui dire au revoir.
Comble de l'ironie, ayant souffert une première fois d'un cancer du sein, elle était alitée dans le service gynécologie. Un décès pour des naissances ! Sa chambre était juste devant la salle
d'attente dans laquelle il y avait bien une dizaine de personnes, toutes là pour elle. Ce sont ses parents qui m'ont acceuillie et après avoir échangé trois mots avec eux ou je leur disait
d'aller se reposer un peu, je suis entrée dans l'antre du dernier souffle. Elle était très pâle, les yeux fermés, un léger souffle la maintenait en vie. Je savais qu'il ne fallait pas
que je m'asseye près d'elle sur le lit, ses os étant en cristal trop léger pour supporter le moindre craquement. Je lui ai pris la main et je lui ai parlé. Je lui disais ma biche, je lui disais à
quel point j'étais désolée de ne pas être arrivée plus tôt, à quel point je l'aimais. Son beau visage à la Birkin me bouleversait, ses lèvres étaient sèches du manque de vie. Le drap dissimulait
à peine ses membres éfflanqués. J'ai carressé ses doigts si fins, comme épurés, en lui murmurant des choses très douces, des choses entre elle et moi. Puis j'ai prononcé son prénom,
plusieurs fois : véro, véro, Véro ! Elle a gémit. Elle m'entendait. On avait eu beau m'avertir qu'elle était dans le coma, elle m'entendait. Je lui ai déposé un baiser à l'embrasure de son
souffle et suis sortie.
Les heures qui ont suivi ont été terribles. Ses amis arrivaient, l'une que je connaissais bien, ancienne élève de véro. Elle s'est littéralement jetée dans mes bras en larmes. Elle sentait le
verre de vin que nous avions coutume de boire toutes les trois après les cours. Véro au Kir, moi picon-bierre et Marie-No petit verre de vin. Mais Bacchus ne semblait pas s'être invité à la fête
et ce vin là, je ne l'ai pas aimé... Il y avait ausssi un ou deux visages familiers mais trop anciens pour que j'arrive instantanément à mettre un nom. Et il y avait les autres, qui ne me
connaissaient pas, n'avaient jamais entendu parler de moi mais que j'identifiais tout de suite. Ses amis des dernières années, des dernières heures. Je les saluais par leur prénom ce
qui créa un effet de suprise que Véro aurait apprécié. Et puis il y avait Louise sur laquelle mon regard s'attarda quelques instants. Louise, la femme peintre.
Les infirmières sont venues faire je ne sais quoi, nous demandant de sortir de la chambre. Un bruit puis un terrible hurlement de douleur m'a vrillé les tympans. Elles lui avaient fait mal.
Elles avaient actionné la pompe à douleur. Quand elles sont sorties de la chambre, elle gémissait. Coma ou pas elle avait mal, insupportable. J'ai couru chercher le médecin de garde, je lui
ai crié qu'il fallait faire quelque chose. Il m'a dit "elle est dans le coma, elle ne souffre pas". Mon cul ! J'ai éprouvé de la haine. Je suis retournée dans la chambre. Elle avait les yeux
ouverts. Ses amis avaient mis une cassette, du jazz.
Véro nous a quitté en expirant. Instinctivement nous avons tous levé la tête, comme si ce dernier souffle la portait haut vers le plafond, bien plus loin que ces quatres murs, là où ne pouvions
plus la suivre. Nous nous sommes regardés, passablement gênés de cette "impression" puis ils sont sortis les uns après les autres. Je suis restée la dernière. Après l'avoir embrassée en lui
promettant de nous revoir très vite, j'ai baissé ses paupières sur ces beaux yeux bleus. Le spectacle était fini. Commençait l'inexprimable douleur du vivant.
J'ai été pleurer loin des autres dans le grand hall de l'hopital, assise sur un banc. J'étais le désespoir
assis sur un banc. Il devait être 4 heures du matin. Une infirmière a pris deux minutes pour s'assoeir près de moi. "Les personnes malades se rétablissent, il faut avoir confiance" Elle
était tellement à côté de la plaque dans son discours qui se voulait gentil et rassurant que je lui ai dit que c'était trop tard, que mon amie venait de mourir, là, sous mes yeux. Un silence,
elle est partie.
Je suis remontée au service gynéco. Marie-No faisait une véritable crise de nerf. Il a fallut la maltraiter en lui disant que des femmes venaient de mettre au monde des nouveaux nés qui avaient
besoin de repos, que nous étions dans un service dans lequel il fallait museler sa douleur. Un enfant a braillé au même instant, comme pour nous rappeler que nous étions nous aussi en vie. J'ai
demandé à prendre une douche. L'eau chassait les larmes en rigoles de caniveau, parfois à gros bouillons, parfois en petits ruissellements. Lorsque ses parents sont arrivés, je leur ai dit que
c'était fini, qu'elle ne souffrait plus. Nous n'avions plus rien à faire là.
Nous sommes parties chez je ne sais plus qui, avons acheté des croissants puis avons pris un petit déj
chez je ne sais plus qui. Il fallait partir. Sa mère m'avait donné la clé de chez elle, m'assurant que c'était à sa demande, qu'elle voulait que je sois chez elle. J'y suis allée avec
Louise et une autre amie Alors que l'autre amie s'éloignait, j'ai regardé Louise et je ne sais pas pourquoi, je l'ai embrassée. Un vrai baiser, dans une vraie bouche, avec une vraie langue.
Besoin de sentir un contact chaud, humain, quelque chose qui échappe au froid intense qui m'a saisie.
J'ai repénétré cet appartement avec une douleur extrême. Elle l'avait toujours eu et nous y avions vécu tant de choses, nourri tant d'espoirs. C'est sur son lit que je me suis écroulée, lâchant
les sanglots comme on libère une meute de chiens affamés. Les larmes de colère, de haine face à cette mort sinistre, bouillonnaient sur l'oreiller. Pas Elle ! La mort l'avait
"empmortée" mais la mort n'avait pas le droit de _me_ la prendre. Trop tôt ! Elle avait encore des tas de scènes de vie à danser, des tas de sentiments à mettre en scène. Bordel elle avait la vie
devant elle, elle était la vie. Véro putain de dieu tu avais 35 ans, on ne meurt pas à 35 ans !
Le reste est terriblement banal, terriblement en dehors de l'esprit. En retournant à l'hopital tôt le matin, j'ai vu passer le chariot avec une housse qui cachait son corps endormi. Ca m'a
fait mal. Puis avec son frère, il a fallu s'occuper de l'enterrement. Puis partir à nouveau, puis revenir. Elle était exposée dans le funérarium. Son frère voulait que je la vois une dernière
fois. Je ne voulais pas mais il a insisté. J'y suis allée et là j'ai eu une vision de cauchemard : mon amie n'était plus la même. Elle paraissait 80 ans, très très vieille. La maladie avait
fait surface, enlaidissant ce qui avait été d'une beauté très charismatique, très pure, un visage aquilin dans lequel deux yeux bleus vous détaillaient avant de vous autoriser à vous perdre dans
les détails de l'intime, de son intime. Il a fallu que je me penche et que je regarde attentivement pour retrouver un semblant de quelque chose qui me persuade que c'était bien elle, une
familiarité laissée intacte par la maladie. Je l'ai trouvé dans le bas du visage, quand elle faisait la moue et que sa lèvre inférieure baissait imperceptiblement en signe de
désaccord.
L'enterrement a eu lieu. Je n'avais pas quitté ses amis, ou peut-être est ce eux qui ne m'ont pas quittée.
J'ai couché avec Louise, plusieurs fois. Je me souviens d'un soir le lendemain ou le surlendemain, je ne sais plus, ou nous sommes allées dans son atelier. J'ai senti un peu de chaleur
couler jusqu'au bout des mes doigts. Je suis tombée sous le charme de son travail. J'ai senti que quelque chose d'autre que la mort pouvait nous réunir. Louise qui m'a fait du bien, qui m'a peint
l'avenir autrement, ailleurs que dans le brouillard des larmes.
Puis je suis rentrée, puis j'ai avoué à Charlie puis ce fut l'horreur. Charlie a mis des années à digérer la trahison, ne m'a plus fait réellement confiance. Mais Charlie avait tort, simplement
la mort de ma danseuse m'a laissée longtemps sans mouvements, longtemps sans autre horizon que ce plafond qu'elle a traversé une dernière fois dans un sublime saut de l'ange. J'ai une petite
cantate qui fredonne encore à mon oreille "c'est toi ma biche, attends une minute...".
Louise est une femme peintre pour qui j'ai un profond respect, une très grande tendresse.
J'étais en province à faire ce remplacement professionnel et je m'ennyais profondémment après mon service. Un soir, alors que je cherchais sur le net s'il existait dans cette ville des
endroits gay et lesbiens où aller prendre un verre, je vois sur un site goudou, dans la frame de gauche, oh, pas en gros mais lisible, que Louise expose. J'ai eu un coup au coeur. Le passé est
remonté, spirale inversée de souvenirs, d'images, de bruits qui se déversaient malgrè moi, qui m'envahissaient pour me ramener quatorze ans en arrière. La corne d'abondance déversait ce week-end
si particulier où la mort et la vie se sont engagées dans un méli mélo de tout et n'importe quoi.
Cette ville de province est loin de m'être inconnue. J'y ai passé mon adolescence. J'y ai vécu mes plus belles amitiés. Nous étions quatre mais c'est moi qui assurait la passerelle entre chacun d'eux. J'étais au lycée avec Zab et Marco, tous les trois dans la même classe de la seconde à la terminale. J'ai ensuite cohabité avec Zab. C'était infinimment doux et drôle. Nous ne fermions jamais la porte à clé et il n'était pas rare que le matin, nous retrouvions dans le salon 1 ou 2 duvets supplémentaires habités par des copains de passage qui n'avaient pas prévenus. Nous vivions une ambiance baba cool où le théâtre, l'écriture, la musique ont eu toute leur place. Marco débarquait de temps en temps, là en provenance de New-York, ici revenu d'un job de serveur dans le pacifique.
Tous les trois sont morts, emportant chacun une part importante de moi, balayant d'un revers de dernier souffle le
témoignage de nos complicités, de nos tentatives collectives et individuelles pour nous structurer.
Isabelle est décédée à 23 ans d'une tumeur au cerveau. J'aimais son grand corps fort et large. J'aimais quand elle ouvrait ses bras pour les refermer sur mes chagrins, mes doutes, mes
angoisses. Je l'aimais pour cette confiance inaltérable qu'elle avait dans la vie. Un soir, elle a voulu que nous fassions l'amour. Je lui ai refusé.
Un jour, alors que nous prenions un bain, elle me demande ce qui la démange tant dans le dos. La tache est noire, velue, volumineuse et hideuse dans ce qu'elle annonce. Zab n'a pas
survécu. Un jour j'ai téléphoné et sa mère m'a dit sans pleurer "Nous l'avons enterrée hier. J'ai un message pour toi, vis aussi dignement qu'elle est morte". Depuis j'essaie.
Marc lui est décédé du SIDA. Je n'avais plus que lui. Il est parti à 39 ans. C'était mon masculin à moi. Charlie le détestait pour cause de dépendance alcoolique. Il a bu parce
qu'il ne supportait pas la maladie. Il a bu pour s'oublier... sans jamais m'oublier. Nous avons voulu plusieurs fois un enfant. Nos moments de l'acte sexuels nous ennyaient
profondemment mais nous y croyions. Echecs. La dernière fois qu'il me l'a proposé, il était déjà malade, je lui ai refusé. Mais nous avons toujours été là l'un pour l'autre. Il est mort sans moi,
"paisiblement" a pleuré sa mère. Il me manque.
Je suis la seule à avoir franchi le cap des 40 ans. Je me suis sentie horriblement seule, comme si je les avais trahi bien malgrè moi. Comme si j'étais passé saine et sauve au milieu d'une
gigantesque explosion et eux pas.
Et il y avait Véro. Ma danseuse. Ma vie souterraine. Mon jardin secret. Mon amour amitié indéfectible. Mon amour
physique jamais commenté. Je l'appelais de temps en temps, en tempo avec mon vécu du moment. C'était souvent la nuit. Elle décrochait et toujours baillait "C'est toi ma biche ? Attends une
minute". Puis nous parlions, longuement, parfois jusqu'à l'aube naissante. Nous nous aimions à chaque fois que l'on se voyait. Toujours et quelque soit nos vécus du moment. Celà participait à
notre tendre amitié. Je n'oublierais jamais son intimité. Elle est gravée à jamais dans la mémoire de mes doigts, de mes mains. Je la ressens physiquement. Elle est vivante beaucoup plus
que dans le royaume des souvenirs. Ma biche... Ma Véro. Danseuse professionnelle, artiste tourmentée. Elle me plaisait infinimment. Je la trouvais très belle, de visage,
d'esprit et de corps. Elle disait en riant succomber à mon charme. Je ne lui ai jamais rien refusé parce qu'elle ne m'a jamais rien demandé.
Véro, recontrée à 15 ans, elle en avait 19, perdue à 31 ans, elle en avait 35. Ma danseuse enlevée par un immonde cancer des os. Cynique !
Véro, ma 1ère mort en direct. Mon dégoût.
Contre la mort, ce besoin absolu de me sentir en vie. Louise.