Vendredi 9 juin 2006
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01:17
Lanac est sortie du coma. C'est une magnifique nouvelle. Je ne vous ai pas raconté au jour le jour parce qu'au jour le jour, par l'intermédiaire
d'Emilie, je vivais ce formidable retour à la vie.
Je dis formidable, sous réserve de ce que Lanac, elle, en pense. Pour le moment personne n'en sait rien. Le centre du langage est dans ces cas là, le dernier à se "réarticuler". Pourtant elle
aurait dû retrouver la parole. La version d'Emilie est que, outre le fait que Lanac souffre d'un dysfonctionnement du langage qui se manifeste lors de grandes fatigues, elle prendrait
peut-être son temps pour communiquer par le sens qu'ont les mots. Une sorte de trêve avant de reprendre le chemin de la vie. Elle a eu chaud mais personne n'est à même de pouvoir dire avec
certitude comment elle appréhende ce redémarrage de la machine. Le coeur a lâché, dans tous les sens du terme. Le coeur refonctionne. C'est mécanique. Mais comment va le choeur ? Chante t-il
ce renouveau ou est-il dans une ultime Aria de Bach. Bach...
Charlie, son père, sa mère, Nachod, l'exil. Peut-être ce qui les a rapprochées. L'exil forcé de Charlie qui par son mariage avec un Français, est partie de Nachod et l'exil de Lanac
qui très jeune a compris que son homosexualité l'exilait déjà au ban de la normalité. Question d'époque. Lanac m'avait écrit qu'elle n'était pas née au bon moment. Si j'ai son accord,
j'y reviendrai via ce blog.
Je suis arrivée à pas de loup dans son réel. Emilie lui a fait part de sa démarche de me faire intervenir sur ce blog puis elle lui a redonné le sourire en lui racontant mon incursion à
Lesbiennes Altitude. C'était 72 H après son réveil.
Aujourd'hui est une belle journée. La nature sent bon l'arrivée du printemps. Je marche dans les allées qui conduisent aux différents
services de l'hopital. Je sors ma caméra pour filmer l'entrée du service pédiatrie. Il y a plein de nez rouges accrochés sur les murs. Des nez de clowns pour des enfants malades et pas
uniquement. Je sais qu'au deuxième étage se trouve le service "fécondations assistées". J'ai retrouvé dans les articles que Lanac n'a pas mis en ligne, un écrit sur sa dernière tentative dans ce
même service accompagné d'une photo de la table de travail. Sur l'appui tête elle a posé le livre qu'elle lisait. Une biographie de Duras. La photo est étrange. Une biographie sur une table
de travail en gynécologie. Le début et la fin, dans un même cliché, d'une histoire avortée.
Je suis dans l'entrée de l'hopital quand me parviennent les notes d'une chanson de Billie Holiday que je ne connais que trop bien
"Fine And Mellow". Je reconnais le solo de Mal Waldron with The All Stars. Lanac me l'avait envoyée un jour par mail en me faisant lui promettre que je ne l'écouterai que parfaitement détendue.
J'ai attendu le bon moment ! Pfff, ça déménage en puissance, en émotion.
Je tourne immédiatement les talons et me dirige vers la source.
Charlie est là, assise sous un arbre, à la hauteur des genoux de Lanac, immobile dans sa chaise roulante. Pendant tout le solo de Charlie, elle a les yeux fermés.
Une couverture la protège d'une légère brise estivale. Je la regarde intensément.... Je m'échappe du réel "Nuit magique, une histoire d'humour qui tourne à l'amour quand vient le jour...".
Je sors ma caméra numérique et les filme. J'ai toujours une caméra avec moi, c'est mon arme favorite. Je filme dès que j'en ai l'occasion, dès que quelque chose se passe, dès qu'il y a
dialogue. Et là c'est plus qu'un dialogue. La musique les rapproche dans une même communion. Charlie joue pour Lanac et Lanac écoute Charlie. Elles sont dans un dialogue musical. Elles sont
trois avec la musique. Une plus Une qui font trois avec la musique.
Le saxo se tait. L'on perçoit alors le sifflotement d'un oiseau. Par son chant, il évite le silence qui aurait pu s'installer suite au solo de Charlie. Je panote lentement et m'aperçois que
certaines chambres ont ouvert leur fenêtre. Un peu de vie. Un retour à la vie, la vie du dehors.
Je ne leur est pas encore été présentée donc impossible de m'approcher. Mais je commence à percevoir quelle peut-être ma place dans
cette histoire où les personnages bien que clairement identifiés, ont quelque chose de l'ordre du non-dit, du perceptible silence... Or le silence est rempli de sons n'est ce pas ? Le scénario
est lisible d'hier à aujourd'hui mais est-il écrit pour demain ? Sommes nous dans l'improvisation à la Lelouche ou y a t-il une écriture même partiellement lisible ? Un conducteur en
filigrane ! Toutefois, aujourd'hui est un jour écrit à la Eric Rohmer. Un état de grâce de l'instant. Lanac sourit à Charlie. Le rayon vert...
« Oisive jeunesse
À tout asservie;
Par délicatesse
J'ai perdu ma vie.
Ah! Que le temps vienne
Où les cœurs s' éprennent. ». Rimbaud
Je filme Charlie qui range son saxo, met l'étui sur les genoux de Lanac. Elle pousse ensuite lentement
la chaise roulante en faisant bien attention à être au bord de l'allée, sous l'ombre des arbres. On entend plus bas le bruit des voitures. Un bus démarre. J'appuie sur stop après que
Lanac ait relevé la tête puis se soit fixée dans un long regard souriant sur Charlie. J'ai zoomé sur ce regard puis j'ai fait stop. L'émotion
que je ressens à cet instant est trop forte.