3h40. J'aime beaucoup écrire la nuit. La nuit feutre les bruits du quotidien, enveloppe la journée dans un
crépuscule bienfaisant. Le silence est rempli de sons étouffés, l'imagination reprend sa place, légère musique de rêves et de désirs. Le silence se satisfait d'un linge très léger, d'une nuisette
de mots et de rimes, d'anagrammes qui font chanter la langue, silencieusement, respectueusement. La nuit a ce pouvoir magique de me sortir du tohu-bohu de la journée afin
de me ramener à moi-même, me prolonger dans la dimension inaltérable d'une solitude bienvenue. Les images encore fraîches des heures qui précèdent se substituent aux sons par trop
audibles de la ville, de son cortège de décibels stridents et envahissants, de cette course échevelée qui chaque jour m'emmène vers les angoisses de lendemains inconnus. Demain serais-je
toujours là ? Le coeur va t-il tenir ? Les nerfs tiendront-ils ? La tête, le corps, le coeur qui vieillissent au son de la petite et grande aiguille tic tac tic tac
Tic tac
Tic tac qui ne sont plus les mêmes la nuit car il suffit de couper court aux folles rumeurs invasives du temps qui passe, prendre calmement place dans son propre espace-temps, s'occuper de soi,
prendre soin de celle qui, tout à côté, se berce dans un sommeil réparateur, planant, reconstituant. Prendre soin de l'enfant qui fait des bruits de succion rassurant, petit poucet endormi
au pays des elfes et des fées. La nuit propose une musicalité différente, attrayante. Elle se sert du silence comme d'un diapason qui rythme les heures de la longévité sans brutalité, avec
bonhommie. Les lignes se déplient, les mots se déploient, prennent leur envol au fil d'une partition dans laquelle je peux lire intensément les émotions entrecroisées d'hier et
d'aujourd'hui.
La nuit je pense à toi, l'inconnu-e qui n'arrive pas trouver le sommeil, qui arpente les sillons de ton cerveau en mille morceaux. Elle se nomme l'insomnie, ennemie qui s'acharne à
te laisser debout plutôt qu'allongée, qui te persuade que le sommeil n'est pas pour toi, pauvre chose désarticulée dans ton monde envahi par trop de pressions, de cauchemars, de terreurs
nocturnes qui te happent dans le sillage de la mort du jour. Tu veux dormir, tout ton être te réclame quelques heures de repos mais rien à faire, si tu te recouches, tu vacilles sans limites
dans les affres d'un corps qui ne fait que tourner sur lui-même, à la recherche d'une quiétude qui ne viendra pas. Tic tac tic tac
Tic tac
Un bruit, non pas strident, non pas dérangeant, le bruit familier d'un miaulement par exemple, qui perturbe le silence mais ne fait que rappeler que la dame a aussi son existence, sa
faune, ses fauves et ses proies, ses bandes et ses solitaires. La nuit offre d'autres vies, d'autres bruits. Là une voiture qui passe, plus loin quelques voix qui oublient qu'il fait nuit et
se partagent le champs du silence en éructant des sons à haute voix, tout comme cet inconnu qui depuis longtemps ne fait plus la différence entre le jour et la nuit. Il déambule en
s'adressant au fruit de son imagination, il l'invective et le supplie, le haï pour mieux l'aimer. Ne pas être seul, oublier que la nuit peut revêtir de son étrange manteau les
endormis et les noctambules, les sereins et les angoissés. La nuit tous les chats ne sont pas gris et j'en entends des qui soupirent d'aise et de délectation alors que d'autres transpercent
le voile du son à grands coups de cris hurlés ou de larmes étouffées. La nuit sert l'artiste, le fou, le prisonnier, le malade, mais aussi le soignant, le surveillant, le
bienveillant, l'oeuvre. J'ai également vu au coin de la rue le-la prostituée qui arpente sans but son mètre de nuit. La nuit ne fait pas de différence entre la différence et
l'indifférence, majestueuse et voluptueuse ou volcanique et calamiteuse. La nuit poursuit son ouvrage de dame nocturne en tressant le temps différemment, imperceptiblement, le
temps de vies parcourues d'images réelles ou éthérés, délicieux mixte de réalités et de rêves, incroyables aventures endormies ou éveillées.
La nuit est l'amante des songes, pleine de formidables illusions en noir et blanc et/ou en couleur, parcourue de frissons emplis d'émotions et d'envies, de pensées et de
réalisations. Au crépuscule de l'obscurité, la nuit déroule son tapis d'étoiles et de constellations, laissant la lune s'acheminer sans bruit sur les rêves des touts petits.