Je suis au moulin de Louise, il fait très beau. Petit déjeuner en terrasse, soleil
resplendissant, pas trop chaud, juste ce qu'il faut. Les oiseaux chantent dans une symphonie pastorale, diverses partitions qui se fondent totalement dans l'ère du temps. A vingt mètres la
rivière nous fait signe que tout va bien, le débit entraîne joyeusement les poissons dans une cavalcade sympathique sans pêcheurs, sans entraves. Dans le pré voisin, deux chevaux
broutent tranquillement. Il y a moins d'un quart d'heure, ils ont piqué un sprint pour mieux se défouler les sabots. Ils ne se quittent pas, jamais. Le plus grand semble le plus
joueur, provoque son frère à coups de museau dans l'encolure. Cet endroit me ravit, me remplit de douceur. Louise est déjà dans son atelier sur un trompe l'oeil qui ira vivre
chez un particulier, donner de l'ampleur à un mur, un plafond, une surface qui prendra une autre dimension.
Je pense à ma filleule Emilie, qui a eu un choc en découvrant cet endroit. Elle cherchait une maison sur Bruges mais n'était pas fixée sur quelque chose de particulier. Elle a passé un
week-end avec nous puis s'est décidée pour le même type d'habitat. Son moulin est très sympa, chaleureux. Emilie me plaît beaucoup dans sa conviction de femme d'affaires
trentenaire, pleine d'énergie et de convictions. Elle est tout à fait décidée à avoir un enfant mais je crains qu'elle ne fasse cet enfant comme elle conduit son
entreprise, dans une réalisation à un train d'enfer, entre deux rendez-vous.
J'ai moi-même été à Bruxelles pour donner naissance à ce qui m'était le plus cher, le plus indispensable, ce pourquoi j'aurais tout donné. Malheureusement les échecs des inséminations ont été
toujours plus cruels. A chaque fois je me relevais en me disant que la prochaine serait la bonne, qu'il me fallait m'accrocher. Je repartais de l'hôpital dans un espoir fou, serrant bien
les cuisses de peur qu'une goutte du précieux liquide ne vienne à s'échapper. Retenir, se persuader que le gagnant avait rencontré mon oeuf tout chaud , tout beau, tout prêt à se laisser envahir
par des paires de chromosomes bien fichus. J'avais à côté de moi un petit bonhomme qui me persuadait que tout était possible, qu'il ne fallait pas renoncer, mon ami mon copain Sébastien.
Je me souviens d'un dimanche soir. Je devais recevoir le traitement pour le lundi matin mais en France tout est fermé le dimanche. J'arrivais à l'hôpital de Bruxelles vers 22 heures. On m'avait
bien expliqué qu'il fallait que j'entre par une porte spécifique puis que je suive des couloirs jusqu'au service souhaité. Je me suis perdue. J'ai erré un bon moment. C'est si étrange un pavillon
pédiatrie qui, a un étage, propose son service de fécondation assistée.
Je m'engageais dans des couloirs sans fin, tournant, retournant sur mes pas. J'ai compris que je touchais au but en m'arrêtant à une chambre dont la porte était restée ouverte. Elle
était dans son lit, le visage reposé, lui assis sur une chaise se tenait penché vers elle, lui serrait la main. Tout deux parlaient à voix basse de la fécondation in vitro qu'elle venait d'avoir.
Je les ai trouvés très beaux, déjà dans leur futur à trois. J'ai eu le coeur qui s'est un peu emballé, j'avais moi aussi un rendez-vous avec mon avenir. Ce fut ma dernière
tentative.
Quand le médecin a souhaité s'entretenir avec moi, j'ai anticipé l'immense solitude d'un ventre plat, d'un petit bout qui ne verrait pas le jour, d'espoirs démolis par une nature qui n'a pas voulu que la
procréation se fasse. Je n'avais pas d'enfant avec Charlie, mon dossier déposé à la DASS pour une adoption avait été refusé quelques années auparavant au motif que nous vivions ensemble,
deux femmes pensez vous... Et même si Charlie était déjà mère, avait donné toutes les preuves de bon
développement de ses deux fils, sans problème quant à la relation que nous avions tous les quatre, deux femmes... ! No comment !
Et la vie continue, là où elle semble s'être définitivement arrêtée, dans une descendance foutue, elle s'échine à
ne pas laisser le choix, vivre quand même, vivre malgré tout. La roue ne tourne pas, il y a des évidences contre lesquelles il est absolument inutile de se battre. Après le désespoir, après la
longue traversée du désert apparaît un coin d'oasis, un endroit frais qui accueille en toute simplicité les naufragés d'un amour interdit par dame nature. Il faut du temps pour se récupérer, se
recentrer sur soi, accepter que les choses ne seront pas comme on les projette. Il faut du temps pour apprendre à aimer ce qui est, faire le deuil (expression tellement galvaudée) de ce qui ne
sera pas. Du temps encore pour vivre sereinement, autrement, construire autre chose.
J'ai gravé en mémoire les photos d'enfants qui donnent de la vie, de l'espoir à toutes celles qui vont dans ce service, je revois encore et toujours les nez rouges de l'entrée dans le
bâtiment. Mais j'ai aussi à portée de main, sous les yeux et dans le coeur, dans ma vie, les enfants dont les fils de Charlie m'ont faite la marraine. Ils m'offrent aujourd'hui une
réconciliation extraordinaire avec le rire, avec le sentiment que rien, jamais, ne sera comme avant.
Le soleil est plus haut, joyeux compère d'une journée qui s'annonce bien. Louise peint toujours, je vais lui proposer un café.