Je n'ai vu Zoé que très tard, des cernes bleues lui mangeaient la moitié du visage, ternissant bizarrement son teint hâlé. Elle est arrivée tout à l'heure, vers 3 heures du matin. C'est la musique qui m'a réveillée. Je commence à bien la connaître et je sais que lorsqu'elle fait du bruit, c'est qu'elle a envie, implicitement ou pas, que quelque chose se passe. Je me suis donc levée et nous ai préparé un coca pour elle et un café (serré) pour moi. J'ai éteint la chaîne, la nuit était étrangement silencieuse.
Nous nous sommes assises l'une en face de l'autre, moi dans un fauteuil et elle à même le sol, sur un coussin. Je l'ai longuement regardée puis j'ai décidé que le silence commençait à devenir pesant :
"tu as envie de parler ?
- Je vois Emma demain soir
- Et ?
- Elle m'a laissé un texto pour me souhaiter mon anniversaire. Au fait, merci pour le commentaire cadeau-transmission de ta maman, ça m'a beaucoup touchée
- Je t'en prie. Parle moi de ton rendez-vous
- C'était assez particulier. J'étais avec une fille avec qui j'ai passé la journée. Fred, une fille très chouette mais totalement à côté de la plaque
- J'ai lu le blog Zoé. L'eau continue t-elle à se diamanter ? De l'opium... c'est vraiment du grand n'importe quoi
- Ca va !! il n'y a eu qu'une fois et après on a fumé c'est tout. J'ai bu deux verres de vin puis coca. Après on est allées se ballader et c'est au trocadéro que j'ai reçu le texto. Tu plantes le décor et tu peux imaginer. J'ai cru que j'allais avaler le portable pour que le message ne me quitte jamais. J'ai demandé à Fred de me laisser 5 mn et j'ai fait dix fois le tour de la place... Puis je me suis décidée à appeler mais je te raconte pas, à deux doigts de m'évanouir. Elle était en pause. On a discuté un peu, de tout de rien mais ça m'a vite énervée. Je lui ai demandé si elle me ferait un cadeau. Elle m'a répondu que oui. Je lui ai demandé qu'elle m'invite à dïner. Elle était libre ce soir alors on se voit ce soir. J'ai peur Lanac
- De quoi ?
- Du temps qui a passé. Tu m'as dit, elle m'a dit, que le temps atténue les souffrances mais c'est pas vrai. Ca fait plus de six semaines que c'est fini et c'est toujours aussi douloureux. Oh bien sûr c'est plus en sourdine mais c'est toujours aussi violent. Tu vois, j'ai couché avec Fred
J'ai souri. Tu verrais ta tête...
- Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça mais chaque carresse, chaque baiser étaient pour Emma. Fred m'a dit que j'étais géniale, que c'était vraiment le grand pied mais je n'étais pas avec elle. J'étais avec Emma. Ce n'est pas Fred que j'ai aimé. Tout à l'heure quand j'ai pris mon taxi, je me suis dit que j'étais tombée vraiment bas
- Pour avoir couché avec Fred ?
- Ouaip ! J'ai même pas voulu qu'elle me touche, enfin qu'elle me touche vraiment. Je ne comprends pas : j'ai rendez-vous dans quelques heures avec celle qui me brûle les neurones et je m'envoie en l'air avec la première venue
- Pas très sympa pour Fred ça ! Parce qu'au vu des cernes qui te mangent les joues, tu ne me feras pas croire que tu ne t'es que très moyennement investie. Dis moi, Fred fait partie de ta nouvelle bande de copains ?
- Pas vraiment. Elle est plutôt du genre sauvage, un peu plus mûre aussi. C'est une copine de Max et Marion. Elle travaille dans la restauration d'oeuvres d'art. Actuellement elle est sur un chantier au Louvre. Elle me donne l'impression d'être à côté de notre époque. Elle se fout d'habiter 10 m2. Sa passion c'est Michel Ange. Tu vois le personnage de Shane dans The L Word ?
- La coiffeuse ?
- bin voilà, tu as Fred ! même coupe à la ramasse, même dégaine et si tu ne te fies qu'aux apparences, même j'm'en foutisme
- Oui ! Donc c'est pas vraiment la 1ère venue !! C'est peut-être une chouette rencontre non ?
- (un silence) Oui sans doute et puis on se reverra mais j'ai rendez-vous avec Emma
- Emma a sa vie Zoé, sa vie bien à elle et j'ai cru comprendre que tu n'avais pas la place que tu désirais
- Je me fous de la place qu'elle me donne. Je veux bien être assise au fond tant que c'est près du radiateur (rire). Je l'aime Lanac, si tu savais comme je suis mordue
- Je sais jeune fille, je sais tout ça mais gare à tes fesses. Emma est sans doute dans un rapport très cordial avec toi
- Quelle horreur !! cordial ? Plutôt crever
- Zoé Zoé !! Tu vas dans le mur si tu es dans cet état d'esprit. Sois plus souple et envisage votre soirée comme une reprise de contact. Vas y calmement. Laisse lui le temps, laisse toi du temps
Elle a eu un long silence, la tête baissée. Je me suis accroupie face à elle et je lui ai relevé le menton. Elle m'a regardée, des larmes plein les yeux et m'a demandé "Je peux dormir avec toi ?". J'ai eu instinctivement envie de lui dire non mais elle paraissait tellement fragile, tellement enfant... Puis me sont venus comme une boule de billard faisant 3 bandes, les non que j'avais pu répondre à mes amis quand ils avaient besoin d'entendre oui. Je lui ai à nouveau souri et lui ai dit "ok mais si tu bouges ne serait ce que le petit doigt...." Alors elle m'a dit "oh, si ce n'est que le petit doigt... c'est à peine si tu t'en rendras compte".
A cet instant elle est sous la douche. Il est très tard et je crois qu'un sommeil bien mérité va lui permettre de récupérer pour être en forme ce soir. Moi je vais fermer les yeux et penser à toi Charlie, à ta musique qui m'a bercé pendant de si longues années puis je reviendrai au présent, à Louise, à l'art, à Cappozzo qui me résonne encore aux oreilles. Bonne nuit. Lanac
Je suis passée prendre Louise à son atelier. Elle a programmé deux expositions de peinture pour cet après-midi. J'ai fait un tour sur le blog avant d'aller prendre mon train pour ces deux expos dans cette ville avec laquelle je me refamiliarise petit à petit et j'ai lu Zoé. Je crois que cette journée d'anniversaire se présente bien. Nous devons nous retrouver ce soir pour aller écouter un concert de jazz mais je vais attendre son appel. Zoé, si tu es là, confirme.
J'ai vécu un après-midi en dehors de toute logique. Nous sommes arrivées dans cette exposition qui est dans le choeur d'une nef, elle même au coeur d'un prieuré. Elle est parsemée sur plusieurs niveaux de grands panneaux en verre aérien où le souffle s'imprime dans chaque vibration de l'air ambiant. C'est très éthéré avec un centre de gravité dans chacune des oeuvres. J'imagine l'artiste solidement ancrée sur ces deux pieds, le coeur en balancier.
Lorsque nous pénétrons dans la première salle, des musiciens se préparent à répéter mais je me statufie : Jean-Luc Cappozzo en personne. Les autres musiciens sont excellents mais Cappozzo là ! Les amateurs apprécieront. Il envole sa trompette dans une improvisation où douceurs et accélérations mélodiques se croisent et se recroisent. Il y a un moment d'extase pendant lequel tout est cohérent, en une seule et même unité. Le lieu respire avec plusieurs poumons, respire avec ampleur. Je sens Louise participer à cette respiration. Je sens que je retrouve ma ville comme je la connaissais, à déhambuler funambule au grè des rencontres, au fil d'existences durant lesquelles il est bon de prendre, prendre et se gorger d'art pour exister encore un peu, un peu plus, un peu plus loin. Lanac
Fred est assise dans la seule chaise, devant un bureau sur lequel l'écran plat semble être l'objet central de la pièce. Elle a les cheveux courts ébouriffés qui crépitent sous la lumière du vélux ouvert. Elle lève ses yeux ensommeillés de l'écran. Elle dit un salut franc et clair. On bloque. Je lui dit "on t'a réveillée ?". Les yeux à nouveau rivés sur l'écran elle dit "Oh non je suis réveillée depuis 9 heures mais j'ai mis un film et j'ai roulé un joint. J'émerge". Je m'assieds dans le canapé déjà occupé par Max. Il monopolise la parole, parlant de la soirée de la veille comme d'un moment d'embrouilles chez Fred alors que celle-ci dormait. Elle confirme "oui c'est l'absinthe qui m'a laminée." Je pense et bin... Il se lève pour aller aux toilettes et continue à commenter alors qu'elle l'interrompt "Pisse droit. J'en ai marre que vous bombardiez les chiottes." Elle se tourne vers moi "excuses le langage mais ça m'excède". Ca m'excède... je ne m'attendais pas à ce mot là. On a fumé le joint. Elle a mis Grand Corps Malade. Y avait qu'à écouter alors on a écouté et puis Max a dit "Il doit me rester un truc à fumer après je me casse". Elle a dit moi aussi faut que je sorte mettre une lettre pour la sécu. Je t'accompagne. Puis elle a rajouté "J'ai oublié mon rendez-vous avec l'opac. C'est ennuyeux". J'en revenais pas "c'est ennuyeux...." Max a mis des petits bouts noirs dans un papier d'alu et à fait chauffer. La fumée est sortie comme un signal indien, se dirigeant joliment à l'air libre vers ma bouche que Max m'avait conseillé d'utiliser pour aspirer les effluves de l'opium indien. J'ai senti mon corps en légère flottaison et j'ai murmuré "ça fait des années" puis je me suis laissée aller à la légère brise qui parcourait mon visage un soir, assise au bord de la baie d'Along, à relire une lettre écrite par Dieu. (Cherchez pas, Dieu est un pseudo aussi banal que trucmuche). Je me souviens de l'émotion à la lecture de cette lettre, puis à cette sensation si perceptible d'être en accord avec moi-même, en accord avec ce qui m'environnait. Une sentation de sagesse paisible... J'ai regardé l'horizon et j'ai laissé faire. J'ai regardé Fred s'assoir à côté de moi et regarder dans la même direction. "Tu sens la brise ?" Elle murmue "Je sens la brise et j'entends l'eau qui se diamante. Je sens le rougeoiment du soleil et je me sens libre. Simplement libre". Je relève la tête et m'aperçois que Fred est toujours sur sa chaise et j'entends Max qui finit sa phrase "elle a 34 ans, t'en as 32, vous avez à des choses à vous dire, je vous laisse entre vieilles". Il prend la lettre, lui fait la bise, me tend la main en me donnant son n° de portable "au cas ou...".
Bien joué Max !
Fred me dit "Tu veux une bière ?"
C'est mon anniversaire finalement.
Je réponds "non mais si tu as un verre de bon vin blanc..." "J'ai"...
La suite un peu plus tard, je dois lui rendre son pc. Elle propose de regarder la saison 2 de the "L Word ". J'ai dit ok... Je me sens bien. Je suis à 3000 mètres, assise en haut du mont Machu Pichu. Je suis seule dans cette naissance du soleil avec la terre. Le paysage est grandiose. Je suis bien. Zoé
Aujourd'hui j'ai un an de plus ! Comme si ça ne suffisait pas, je suis née un vendredi 13. Bélier ascendant bélier. Grand bien me fasse !! A 34 ans je connais toutes les arcanes des services sociaux spécialisés RMI, je me suis déjà plantée plusieurs fois d'histoires et de boulots pour cause de cratères encore fumants des ralentissements de l'enfance (mais si ! faut bien admettre que quand tu mets une bombe dans ton jardin, l'herbe ne repousse pas (proverbe freudien)).
Moi je suis bien à l'autre bout du monde. Accro aux sites de voyages, je me déplace dans le dédale du Net comme chez moi et billet d'avion pas cher est mon meilleur copain. Je suis allée dans une dizaine de pays, freelance de l'image. J'ai rencontré des regards et des sourires ; des espoirs et des morts.
Je pense à ce corps sur le gange, cet oiseau posé sur le ventre gonflé d'eau comme il se serait tenu sur un rocher. J'ai fait des images. La caméra a suivi la flottaison de ce radeau improvisé.
J'ai vu l'eau se diamanter sous la fusion des rayons de soleil.
Le mort a poursuivi sa route sans faire d'histoire, flottant calmement vers son point non retour.
J'ai repris mon sac à dos et je suis partie ailleurs, solitaire dans mes voyages avec des rencontres superbes et d'autres carrément dangeureuses... Les aléas de la route...
Aujourd'hui je suis bloquée ici à Paris, pas les moyens de partir à l'autre bout du monde. Heureusement il fait beau et chaud. Je vais aller voir Fred. J'ai rencontré Fred hier, par l'intermédiaire d'un pote à Virginie. Il m'a emmenée avec lui pour fumer un joint. Nous avons marché un moment pendant lequel il m'a dit un truc assez drôle. Je lui demandais s'il ne pensait jamais à l'avenir. Il m'a répondu : "Si tout le temps. Là tu vois je me demande ce que je vais faire dans 5 minutes." J'ai répliqué "Ha ouais mais c'est l'avenir à très court terme ça" et il m'a dit "dans un quart d'heure je peux être sous un bus". Et bien moi j'ai pensé que tous les jours je pense à demain et que ça me fout les boules. Max lui a bientôt 25 ans et ne se déplace que rarement sans sa bouteille. Il est pardonnable. Il a sonné chez Fred en lui demandant s'il pouvait monter avec une copine. Le loquet s'est débloqué. C'est au 5ème étage d'un immeuble pas terrible, avec une cage d'escalier pas terrible et des p'tains de marches à la c... Arrivés en haut "un peu" essouflés, Max n'a eu qu'à pousser la porte entrouverte. C'est une pièce de 10 m2 en soupente dans laquelle se trouve un vieux canapé 2 places à même le sol, un matelas 2 places couleur dépassée avec un drap et une couverture roulés en boule à la va vite. Des feuilles de cigarettes encombrent le seul espace disponible, carré, plat, appelé dans d'autres circonstances dessus de table basse. Des restes de joint s'accumulent dans le cendrier. 2 boîtes de bière ponctuent l'ambiance. Ca fait un moment que je n'ai pas remis un pied dans l'appart de mes 20 ans.
Lanac m'a raconté ça morcellé, avec de longs moments de silence qui ponctuaient la place que prenait l'émotion quand sa voix se cassait. Alors elle se raclait la gorge puis revenait à ce douloureux épisode de sa vie. Elle a parlé toute la nuit, puis le matin. Nous sommes sorties prendre un café et je lui demandé "Alors Louise, tu vas la revoir ?". Elle m'a répondu bien sûr avec un sourire. Et puis il a été midi et je sais que je lui ai fait des oeufs au plat et quand elle a eu fini d'engloutir sa dernière bouchée, je suis allée chercher ma caméra. Elle a balayé l'air d'un grand geste de dénégation, presque star. Je lui ai dit "D'accord, pas maintenant mais je veux des images de toi avec cette palette d'émotions sinon Emilie ne me le pardonnera pas. P'tain Lanac, tu es si belle quand tu es fatiguée". Elle a encore sourit et m'a répondu "Et toi tu es inépuisable. Tu ne t'arrêtes donc jamais ?". "Si, quand j'étais avec Emma, je me sentais calme mais Emma n'est pas là donc ! Voilà ce que je te propose : je sais que tu vas écrire ça sur le blog. Je mets ma caméra face au P.C. et je laisse tourner".
Ainsi donc fut fait, sur plusieurs jours. Entre temps elle a revu Louise. Je lui trouve une nouvelle lueur dans le regard.
Ce soir comme les autres soirs, je vois mes potes. L'option RMI se rapproche à grand pas. La galère mes amis, moi je vous le dis, grosse galère. Mieux vaut ne pas y penser. J'envisage de monter quelques jours avec Lanac en Belgique. Une petite fête lesbienne est dans l'air. C'est le printemps. Vous tiens au courant. Zoé